Petite chronique russe de la liberté : de Saint-Pétersbourg à l’Altaï

Date de publication : 04-02-2020

Auteur

Louis

Louis est parti 4 mois en PVT Russie. Découvrez son parcours dans son interview et sur son blog. Il nous raconte ici ses découvertes, ses rencontres et tout ce qui a rythmé son séjour…

Tous les dessins appartiennent à Louis. Vous pouvez en retrouver davantage par ici

« N’essayez pas de comprendre les Russes, ils n’y arriveraient pas ».

Cette phrase énigmatique, entendue il y a longtemps dans un reportage Arte, m’intriguait et sonnait pour moi comme un défi. L’appel de la Sibérie – ou de l’âme russe, qui doit parler à certains – m’avait touché et plus jamais lâché.

La Russie : 9 000 km de long, seize pays voisins, onze fuseaux horaires. La parcourir, ne serait-ce pas, en plus, la meilleure façon de faire presque un tour du monde avec un seul visa ?
En paquetant mon sac pour le pays de Viktor Tsoi, je réalisais un vieux rêve de gosse. Visa PVT en poche, mon but était de parcourir ces villes aux noms rudes et aux clochers dorés, quelques coins sauvages, et de m’installer dès que je le sentirai. Me créer une routine, là-bas, où je pourrai enfin observer de près la vie des mystérieux Russes, et m’y essayer. Ça prend du temps et beaucoup d’efforts de s’intégrer dans un autre pays. La vie est la même partout, les gens se protègent – en Russie plus qu’ailleurs ? – et l’étranger représente un danger potentiel. Mais il est aussi une force positive pour les gens qui l’accueillent et mes hôtes, je dois dire, ont su prendre parti de cet échange de pratiques. L’hospitalité russe n’est pas une légende, et j’ai tenu à leur rendre la pareille à ma façon, notamment à travers la tenue d’un carnet de croquis qui les mettrait en scène.
Ce carnet m’a servi d’espace de dialogue avec les gens, de mémoire, de nouvelles via les réseaux sociaux, de retour sur expérience, en tentant de fixer des instantanés de situations souvent absurdes, insaisissables. Un outil de voyage bien utile pour capter l’âme russe, que je partage ici.

Les lumières de Saint-Pétersbourg

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Premiers pas dans un pays immense. Prévoyant de suivre lentement un axe Ouest-Est vers la Sibérie qui m’appelle, il est évident de commencer par le Nord-Ouest du pays, la capitale culturelle : Saint-Pétersbourg.
Dur de se replonger au cœur de l’hiver en février, quand le printemps pointait déjà son nez chez moi. Je me laisse toucher par tout ce qui peut me surprendre : la belle langue russe partout, les palais de Saint Pétersbourg et l’Ermitage, le vent frais et sec des rues gelées, les musiciens qui rassemblent des foules sur les trottoirs par -15°C, en reprenant des classiques du rock russe. Les musées d’art moderne, d’ethnographie ou de l’Arctique me servent de refuge, et m’ouvrent une fenêtre splendide sur les cultures du pays, tout en participant à la mission complexe de définir l’identité du plus grand pays du monde.
La neige et la glace sont partout, les gens traversent l’immense rivière Neva à pied, les pêcheurs pêchent … assis sur la mer Baltique, à 500 m au large des côtes.
Evguéni et Maria m’hébergent en couchsurfing dans une ville proche, à Tver. Lui est originaire de Biélorussie, elle de la banlieue moscovite, où elle ne supportait plus de vivre. Ils ont un fils, Maxim, et travaillent ensemble en freelance sur un projet de photographie régionale. Ce job ne leur permet pas de gagner énormément d’argent, mais ils sont heureux de pouvoir travailler ensemble et d’avoir du temps pour s’occuper du garçon. « Russians love their children too », sourit Maria.

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Le weekend, pour me faire découvrir les environs, on m’invite à une sortie plongée dans un lac gelé. Pourquoi pas.
L’arrivée en van de plusieurs tonnes sur la glace est déjà impressionnante – vous êtes sûrs que la glace va tenir ? – puis quelques illuminé.e.s décident de plonger nu.e.s dans l’eau à 5°C . Bon, moi j’irai en combinaison.
Expérience étonnante, plonger dans l’eau noire bouillonnante d’un trou creusé à la tronçonneuse, voir les bulles bloquées par la glace, distinguer des formes étranges dans la lumière verte blafarde de l’eau glacée. Et apprécier comme jamais la chaleur du thé à la sortie du bain.
Quand chacun y est allé de sa baignade de santé sans incident, nous nous rendons au bania, bain russe collectif. Là, aussi, ce qui sert de lieu de repos à un Russe est en fait une véritable épreuve de force pour un Européen : alterner entre sauna, vodka, bain glacé, bières, fouettage de branches, bain brûlant et zakouski…. Je ressors de là rond et épuisé. Une nuit de 12 h et un litre de thé préparé par Evguéni me remettent à l’endroit.

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Le lendemain débarque à la maison Anastasia, ravissante blonde pétillante, amie de mes hôtes. Faire sa rencontre va orienter la suite du programme : elle m’invite à passer la semaine chez elle à Moscou.

Moscou la Belle

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Elle incarnera pour moi la ville de Moscou. Belle, grande et au charisme certain, elle en conserve néanmoins une simplicité humaine face aux difficultés. Elle est droite et fière, les épreuves qu’elle a traversées l’ont rendue rigide dans ses choix, parfois fantaisiste. Comme Moscou.
Elle élève seule son fils de 4 ans, Andrei, plein d’énergie et accro aux dessins animés. Ils vivent dans un tout petit appartement prêté par sa tante, en banlieue moscovite. Jonglant entre études et petits boulots pour s’en sortir, elle ne voit pas beaucoup d’amis et rentre tous les soirs épuisée à 20 h chez elle, après avoir récupéré Andrei à la garderie. Une existence à 200 à l’heure, comme toutes ces personnes absorbées par la frénésie des grandes villes russes.

Moscou. Cette ville est gigantesque, tentaculaire, impressionnante. En moyenne compter une ou deux heures pour se rendre de chez soi à un endroit du centre. Il y a cinq minutes entre chaque arrêt de métro, les stations sont toujours bondées et ressemblent à des musées. Les routes ont six voies en plein centre-ville. Les bâtiments historiques de l’époque tsariste côtoient les imposantes tours staliniennes, les bâtiments du plus pur classicisme soviétique, et les centres commerciaux et grands immeubles de verre ultra-modernes. La ville a un wifi gratuit, comme tous les cafés et magasins, qui ne ferment jamais. Les gens paient avec leur montre, roulent en trottinette électrique, laissent leur voiture de location sur un bout de trottoir quand ils n’en ont plus besoin… Bref, bienvenue dans la plus grande mégapole d’Europe.
Je retrouve mes amis Limin et Amina, hébergés en couchsurfing deux ans plus tôt chez moi, à Lille. Ils vivent aujourd’hui séparés, mais tous les deux sont restés à Moscou. « Comment quitter une telle ville ? » me demande Amina. Limin termine ses études de médecine, Amina va se marier avec son nouveau compagnon kazakh – un chauffeur Uber qui menace de tuer quelqu’un à chaque fois qu’il prend le volant. Amoureuse de l’Europe, elle a beaucoup de questions à me poser, notamment comment est perçue la Russie sur notre continent.

« – Alors dis-moi, comment vous voyez la Russie, en Europe ?

– Evidemment, nos médias ne donnent pas toujours une image radieuse de la Russie… Mais il y a quelques films qui redorent le tableau. J’ai adoré les films Brat, l’Exercice du Beau. Et Leto surtout, qui a été primé au festival de Cannes !

– Quel film ? Leto ? Jamais entendu parlé… »

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En fait, le film est sorti en Europe, mais jamais en Russie. Le réalisateur est considéré comme dissident politique et est assigné à résidence, son film a même été arrêté en plein tournage par la police. Il a dû terminer de monter des scènes seul chez lui, clandestinement et sans internet. Les libertés de pensée et d’action ne sont toujours pas acquises en Russie. Je recommande vivement d’aller voir ce film, Leto. Il expose les débuts de groupes de rock en URSS dans les années 80, notamment la trajectoire de Viktor Tsoi, la star incontestée du rock russe, et de son groupe Kino. A travers une écriture rock poétique et souvent à double sens pour éviter la censure, Il parlait notamment de faire « émerger soi-même le changement que l’on voudrait voir », dénonçait la corruption ou le caractère militaire du régime. Officiellement mort dans un accident de voiture à 27 ans en pleine gloire, de nombreux Russes sont convaincus qu’il aurait en réalité été assassiné par le gouvernement de l’époque, qui ne supportait pas sa popularité et ses chansons progressistes et subversives.

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Direction Novossibirsk en Transsibérien

Mon trajet en train sur la ligne du Transsibérien ne ressemble pas du tout à ceux, mythiques, de Blaise Cendras ou de Corto Maltese. Chacun sa chance.
Un peu d’ennui, peu de mystères, pas de baronne élégante, c’est même plutôt le contraire. Tous mes voisins de couchette sont plantés sur leur smartphone, il fait 32°C à l’intérieur, j’adopte comme tout le monde le style marcel-tongs-short en vigueur à bord. Un conseil aux prochains, pour rendre le voyage plus agréable et romantique sur ce trajet mythique, ne pas hésiter à prendre une place en 1e ou 2° classe, pour une vingtaine d’euros supplémentaires.

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Comme souvent en Russie, les conversations sont limitées par le fait qu’on ne se dit jamais beaucoup de choses lors d’une première discussion. La profondeur des relations vient avec le temps. Je lis un bouquin de Sylvain Tesson, « l’aventurier français » de la Sibérie. J’apprendrai plus tard qu’il énerve pas mal de francophones vivant en Sibérie, qui raillent ses supposées aventures imaginées et son arrogance. Dure, la condition de romancier. En tout cas, ses descriptions de la Russie rendent vraiment grâce au pays et à ses habitants ; difficile de l’égaler. Dans mes oreilles, dernières découvertes du rock russe : Alissa, DDT et Aquarium, conseillés par Anastasia avant mon départ.
Le trajet dure 3 jours jusqu’à Novossibirsk. Forêt de bouleaux… Usine désaffectée… Plaine… Forêt de pins… Village d’isbas… Plaine… En plus d’être très long et monotone, le voyage brouille la perception du temps, on traverse en position couchée 5 fuseaux horaires. J’arrive à destination dans un état proche du concombre en aluminium disjoncté de Tsoi.

À Novossibirsk, tout est dans la démesure. Les haut-parleurs crachent « Show must go on » de Queen dans la gare, pendant que des marchands maintenant typés asiatiques et des baboushkas vendent des clochettes anti-esprits, des gadgets en plastique et des animaux empaillés sur les trottoirs défoncés. Les prix de la street food ont baissé de moitié et mes poumons s’emplissent vite d’odeurs et de poussières nouvelles. La majesté aristocratique de la Russie européenne a laissé place à un joyeux bazar à ciel ouvert. Bienvenue en Sibérie.

Novossibirsk, et détour par l’Altaï

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À Novossibirsk, je trouve un travail dans une auberge du quartier Pervomaïski, peuplée de résidents russes « long-terme » venus de tous les coins du pays, qui accomplissent ici divers rêves et métiers. Musiciens, ébénistes, hackers, archéologues… et leurs enfants, qui me réveillent le matin en me chatouillant les pieds avant de s’enfuir de la chambre en riant. Simplicité des échanges, entraide et musique tous les soirs, la vie est douce et il faut siffloter pour que la lumière s’allume dans les couloirs. Je découvre que la Sibérie est un repère pour les hippies de tous horizons. Ils vivent ici l’été en effectuant des travaux agricoles, et passent l’hiver en Inde, en évitant au passage les – 40°C sibériens. Plus au sud de la ville, Akadem Gorodok, où je passe mes soirées, est à l’inverse le quartier des nouvelles technologies et des universités, une sorte de Silicon Valley russe ultra-moderne décidé dans les années 1960 par les autorités soviétiques pour accompagner le développement du territoire sibérien. Il jouxte la mer intérieure d’Obsk, terrain de jeu des véliplanchistes et des surfeurs.

Novossibirsk est une ville des extrêmes, multiple, souvent absurde. Elle est même reconnue dans le Guinness book des records pour être la ville ayant connu l’expansion urbaine la plus rapide au monde, atteignant le million d’habitants moins de 70 ans après sa création. Pas étonnant qu’on n’y comprenne pas tout. Il y a des scientifiques qui affirment que le peuplement de la Sibérie serait une aberration de l’ère soviétique, utile en son temps pour légitimer la politique énergétique du gouvernement communiste, mais trop coûteux aujourd’hui. Ces auteurs prônent pour tous les Sibériens un « grand retour à la maison », de l’autre côté des monts Oural, en Russie européenne. Problème : « c’est ici chez nous » leurs répondent les concernés.

À l’auberge, les discussions dans la cuisine sont animées. La télé diffuse les Universiades d’hiver de Krasnoiarsk, tout le monde se réunit pour supporter les champions russes et railler les performances des Français. Mes voisins-résidents viennent de Yakoutsk, St Petersbourg, Ulan-Udé ou Mourmansk, distants de plusieurs milliers de kilomètres. Ils partagent pourtant la même identité et surtout la même langue. Il y a plus de différence entre le Français de Marseille et celui de Toulouse, distants de 400 km, qu’entre le Russe de Vladivostok et celui de Moscou (9 000 km !) ; impossible de deviner l’origine d’un Russe à son accent. Difficile à concevoir pour moi, Européen frontalier, habitué à la proximité directe de langues et de dialectes différents. En revanche, les identités revendiquées divergent. La Russie est peuplée de milliers d’ethnies à l’histoire et aux religions différentes réunies en Empire, puis Union socialiste, puis Fédération au cours des siècles. La centralité de Moscou n’a jamais été unanimement acceptée par ces peuples, mais disons que le pouvoir a su se montrer persuasif. La colonisation de la Sibérie depuis le XIX° siècle a encore bouleversé un peu plus les cartes, et secoué bon nombre de minorités.
Chaque Russe se voit pourtant reconnaître officiellement son ethnicité sur ses papiers. On est par exemple Russe-Toubalar, ou Russe-Bouriate, comme si en Europe on était officiellement Français-Chti, ou Allemand-Bavarois, sur notre passeport. Assez loin de l’image que nos médias peuvent nous en laisser apercevoir, le pays est en fait une sorte d’Etats-Unis de Russie qui compose avec des centaines de groupes ethniques reconnus, parfois dotés d’un gouvernement autonome, en intégrant la différence au sein même de son identité.

Au bout d’un mois, habitué à Novossibirsk et sur les conseils d’amis, je prends la direction des montagnes de l’Altaï, au Sud. Une journée de covoiturage et j’arrive sur les terres des cavaliers et des chamans, à la frontière avec le Kazakhstan, la Chine et la Mongolie.
Avec la même chance qui me sourit depuis le début du voyage, mes pas me mènent dans le village de Yaylyu, petit paradis perdu au bord du lac Teletskoye. 120 habitants, une route caillouteuse comme seul lien à la ville la plus proche, et le lac, magnifique, omniprésent. Les hommes s’entraînent à la boxe ensemble après les travaux de la journée, le treillis est la tenue de rigueur. Les enfants, après les cours du matin, pêchent dans le lac avec des ficelles, passent la journée en plein air au milieu des montagnes et des animaux. Ils portent sur leur visages les signes visibles d’une liberté procurée par l’isolement du village et le laissez-faire bienveillant des parents. Au printemps, les ours descendent dans le village chercher un peu de nourriture, mais ça n’inquiète pas grand-monde ici, et les anecdotes à leur sujets sont nombreuses. Anatoli, voisin haut en couleur, raconte comment il a dû se percher dans un sapin pour éviter de devenir le petit déjeuner d’un ours fraîchement sorti d’hibernation, son chien s’étant courageusement enfui à l’approche du carnivore.

Mon hôte, Eva, Française originaire de Haute-Savoie, est arrivée dans le coin il y a cinq ans en tant qu’ingénieure agronome pour la réserve, où elle a rencontré son mari, Andrei, gardien du site. Ensemble, ils acquièrent un verger de 4 hectares, laissé totalement à l’abandon depuis la fin de l’URSS et des propriétés partagées, et opèrent sa reconversion en biologique. En plus de s’occuper de leur potager et de quelques animaux, ils ont aussi pour projet de transformer leur ferme en la première maison d’hôte éco-responsable du village, pour impulser une dynamique verte dans le village.
Yaylyu est positionné sur le territoire d’une réserve naturelle. Ce statut préserve le village de l’appétit des promoteurs immobiliers. Il ne suffirait que de quelques votes (ici on dit pots-de-vin) bien placés au parlement de la République de l’Altaï pour qu’il soit déclaré hors de la réserve. Dans ce cas, le potentiel touristique du lieu serait évidemment poussé à son maximum : barres d’immeubles style Sotchi, routes coupant la forêt, villas de nouveaux riches venant de Moscou ou des grandes villes de Sibérie.
Indignation des locaux, corruption des élus : tous les ingrédients d’une bonne ZAD sont réunis à Yaylyu, sauf que ce n’est pas le style du coin. L’inquiétude est donc réelle pour le futur proche et la tranquillité du petit paradis altaïen.

Retour incertain vers Moscou

La Sibérie et ses habitants traînent avec eux cette aura insaisissable, mystérieuse, lointaine, que j’adore – la fameuse âme russe ? -, mais qui fait que je ne m’y sens pas « à la maison », ni à Novossibirsk ni en Altaï et autres coins où je me suis aventuré. Certaines situations m’exaspèrent autant qu’elles me dépaysent. A trois semaines de la fin de mon visa, je prends lentement le chemin du retour vers Moscou. Il était temps, mes poches sont en permanence pleines de graines de tournesol et de poissons séchés. Signe inquiétant, rit Andrei, d’une intégration réussie en Russie. Faire du stop en Sibérie, c’est savourer les grands espaces désertiques – et très plats – des steppes d’Asie centrale, c’est voir passer deux voitures et cinq camions à l’heure (qui ne s’arrêtent même pas), puis embarquer pour deux jours dans une voiture sans savoir exactement où ça nous mènera. L’originalité du voyage tient dans la confiance qu’on décide d’accorder aux inconnus. Mon principe de ne jamais refuser une invitation, et plusieurs chauffeurs sympathiques vont manquer de me faire rater mon avion de retour.

Premier convoyage, je suis invité à une expédition pour le week-end par cinq vigoureux gars vers les lacs Karakolskie. Ça n’est pas du tout ma direction, mais ils sont convaincants dans leur description enthousiaste de la majesté du site naturel : sept lacs d’eau douce nichés entre taïga sauvage, pics acérés et prés alpins, et reliés entre eux par une série de ruisseaux. Problèmes dont je me rends compte après la première journée de randonnée : personne ne sait vraiment comment atteindre les lacs ; nous sommes partis sans carte ; il n’y a plus de réseau 3G à 2 000m d’altitude ; l’un d’eux a oublié sa tente. Prévoyants, ils ont tout de même pensé à emporter 6 L de vodka – une bouteille chacun – et j’améliore mon russe de mille expressions opportunes sur le week-end. Finalement arrivés aux lacs Karakolskie sur les indications de quelques montagnards austères, la beauté majestueuse et rude du site nous laisse sans voix. C’est… beau. Ce panorama est pour moi le dernier paysage naturel de la Sibérie sauvage que j’emporte sur ma route de retour vers l’Ouest.

Avec Ylia, – mon second « chauffeur » -, employé chez Leroy-Merlin Russie, nous traversons ensuite de tristes villes sibériennes, comme on peut se les imaginer de notre moderne Europe densément peuplée : routes vaguement tracées, entourées de barres d’immeubles grises et beiges, poussière tourbillonnante style Far West, voitures défoncées sur les trottoirs. Des trous sur les routes où l’on pourrait facilement enterrer un piano. Des pneus (rendus inutilisables par les trous pré-cités) qui servent de bacs à fleurs, à côté des cages de jeux d’enfants rouillés devant les blocs d’habitation. Ylia m’avoue avoir remplacé son liquide lave glace, trop cher, par de l’eau-de-vie. Et on ne met pas sa ceinture de sécurité parce que « ça n’est pas confortable ». Certains clichés ont la dent dure.

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Pouce tendu. Mon troisième chauffeur s’appelle Youri, la quarantaine et 120 kg. Enchanté de rencontrer un Européen et déjà un peu entamé, il m’invite à passer la soirée chez lui à Slavgorod avant de repartir le lendemain. Il file à l’épicerie et revient avec du poulet, quelques bouteilles de vodka et… du jus de tomates. Si je suis Européen, je suis forcément fan de James Bond. Il est minuit, c’est parti pour le « bloody Mary » version russe, cul-secs évidemment accompagnés de la discussion politique qui va avec : « les gilets jaunes bien, Poutine bien, Medvedev mauvais, Macron banquier… ». Après m’avoir montré des photos de sa fille « que je dois absolument rencontrer », et m’obliger à discuter avec elle au téléphone, il finira par s’effondrer sur la table.
Le lendemain il a tout oublié. On reprend la route.

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Le reste du voyage se passe sans problème majeur et je parcours avec d’autres conducteurs les derniers milliers de kilomètres restants. Le paysage ressemble fort à l’aller : forêt de bouleaux… Usine désaffectée… Plaine… Forêt de pins…Village d’isbas… Plaine… On traverse toutes ces villes tirées des dessins animés Michel Strogoff de ma jeunesse : Omsk, Ekaterinbourg, Tioumen, Kazan, Nijni-Novgorod…

Le retour à Moscou est heureux et triste à la fois : heureux de retrouver les ami.e.s laissé.e.s sur place, Limin, Amina, Nastia et les autres, arpenter cette ville géante et puissante qui ne dort jamais, m’imprégner de son énergie culturelle. Moscou, c’est l’Europe, c’est rationnel, logique et bien pensé. C’est la maison.
Triste car mes souvenirs deviennent déjà brumeux, les pouvoirs de la Sibérie s’estompent rapidement. Son décalage, son sens de la débrouille souvent absurde, sa liberté et son libre-arbitre revendiqués, souvenirs trop foutraques et incohérents pour être considérés comme purement réels dans mon esprit. Tout est fait pour que la Sibérie soit si éloignée, si étrange et isolée qu’on doute sur la possibilité d’y avoir vraiment vécu – et survécu – un temps. Si vaste qu’elle mérite qu’on y retourne, de temps en temps, pour y découvrir de nouveaux chemins, et de nouveaux fragments de nous-mêmes.

Épilogue

« N’essayez pas de comprendre les russes, ils n’y arriveraient pas ».

À travers tous les portraits évoqués ici, j’ai tenté de raconter des situations jamais très planifiées avec des hôtes ou des ami.e.s rencontré.e.s sur place, toujours extrêmement accueillant.e.s et intéressé.e.s par ma vision d’étranger venu de loin. Pourtant, après quatre mois de joyeuses tentatives dans plus de la moitié du pays, je suis aujourd’hui toujours incapable de pouvoir expliquer l’énigmatique peuple russe, à jamais entouré d’une aura de mystère. Mission échouée, mais j’ai ouvert une fenêtre sur l’inconnu que je laisse entrouverte, avec les éléments présents dans ce carnet à la disposition des futurs voyageurs sensibles à l’appel de la Sibérie. Bon voyage !

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