Bonjour !

Je me permets de partager mon récit de ma petite aventure en stop, sur la côte Est de l'île du Sud de la Nouvelle-Zélande.

Quelques techniques pour réussir votre premier trajet en auto-stop, des rencontres riches en émotions, des paysages verdoyants et pas mal d'humour, voici un peu le résumé de ce que j'ai essayé de retranscrire par écrit.

Pour celles et ceux qui auront le courage de lire l'entièreté du texte qui est assez conséquent, n'hésitez pas à donner vos impressions. Je vous ferai don d'un cookie virtuel !

Bonne lecture !




"Les cheveux au vent. L'air marin qui me fouette le visage. Les vagues s'écrasant d’un rythme régulier contre la coque du ferry navigant plein sud, laissant derrière moi la volcanique île du nord néo-zélandaise. Dans une heure, j'arriverai à Picton, petite ville portuaire et principale liaison entre les deux mastodontes continentaux émergés formant cet admirable pays.
Cela constituera également le point de départ de mon aventure : voyager du Nord au Sud de l'île, via la côte Est, en utilisant un seul moyen de transport : le stop.

La Nouvelle-Zélande est communément appelée "pays au long nuage blanc" provenant de son nom maori "Aotearoa". J'ai ainsi tout à espérer que mon périple soit aussi limpide qu'un long cumulus se laissant bercer par les vents. Mais lorsque vous choisissez de vous déplacer en stop, il est assez certain que vous aimez vous infliger quelques souffrances psychologiques et/ou physiques. Nous sommes des touristes un peu masos, mais l'aventure, la vraie, est à ce prix, il paraît.
Soyons clairs : le stop peut se décliner sous différentes versions : l'autostop (la plus commune), la moto stop, le bateau stop, l'avion stop... Bien que les habitants de la Nouvelle-Zélande soient très agréables et ouverts d'esprit, ces habitants du bout du monde ne sont pas friands de transports blingbling, préférant souvent une vieille Ford entamant sa quarantième année et consommant dix litres aux cent, à un jet privé pour se rendre à leur domicile. Ça tombe bien, pourtant ouvert à toute proposition originale, je préfère les moyens de locomotion plutôt lents, pour avoir l'opportunité d'échanger avec les locaux. Dans un pays piétiné par les backpackers, voyageurs téméraires en quête de pinte(s) fraîche(s) et de jobs bien payés et relativement peu épuisants, cherchant leurs sauveurs à quatre roues, ceux-ci remettent l'intégrité de leur voyage et leur confort entre les mains de parfaits inconnus disposant, en général, d'une poignée de secondes pour émettre un jugement sur ces nomades du bitume. Fort heureusement, la Nouvelle-Zélande est reconnue pour être une destination où le stop est un moyen relativement aisé pour se déplacer (pas d'autoroutes, souvent un seul itinéraire pour aller d'un point A à un point B, habitants ouverts d'esprit et toujours enclins à donner un petit coup de main). N'ayez donc crainte chers camarades au(x) pouce(s) levé(s), pratiquer le stop au pays des kiwis est un long nuage blanc tranquille.

Me voilà donc fraîchement débarqué du ferry, je réalise mes premiers pas sur l'île du Sud tel un poulain venant de voir le jour. Chris, lunettes de soleil pour se protéger les yeux des rayons lunaires à cette heure avancée (il est presque vingt heures), T-shirt bleu et bottes de travail encore aux pieds, m'attend sur le parking. C'est chez lui que je vais passer mes premiers jours d'exploration insulaire. Ce dernier habite à Blenheim, à une vingtaine de minutes du port où nous nous trouvons. Sa gentillesse extrême l'a conduit à se proposer pour venir me récupérer afin de me ramener chez lui. Première victoire, pas de bus de ligne d'emprunté, et pas de pouce pointé vers le ciel étoilé pour trouver un moyen d'effectuer le trajet. Peu importe, disons que c'était un voyage en auto-stop un peu arrangé.
Il n'y a aucun temps d'adaptation avec Chris, la discussion s'amorce instantanément. Il n'y a pas non plus, après les premières commodités, ce moment gênant où chacun a épuisé son trop maigre stock de questions préétablies, et où le silence arrive en fanfare muette. Non, au contraire, je me retrouve avec cette formidable invention néo-zélandaise, une canette de whisky coca déjà mélangé dans la main. Et me voilà forcé de trinquer, vu que mon conducteur partage cette boisson sacrée, et alcoolisée, avec moi. Ça y'est, nous y sommes, l'aventure commence. Je vais passer quelques jours à Blenheim. La ville est morte. L'architecture inexistante, nous sommes en Nouvelle-Zélande me diriez-vous. Une petite randonnée pour se donner bonne figure. Des conversations intéressantes avec mon hôte, le soir lorsqu'il rentre du travail. Goûts musicaux, projets de vie, femmes, les classiques. Les décibels montent, proportionnellement au nombre de canettes empilées sur le bar fait maison par Chris, sa fierté. Un chic type, généreux, naturel, qui vit sa vie au jour le jour et aime héberger des touristes de passage pour épicer son quotidien un peu trop réglé. Un certain goût prononcé pour l'alcool cependant, mais nous sommes en Nouvelle-Zélande, me diriez-vous.

Après une accolade et des adieux sincères, me voilà à nouveau sur la route. Je n'ai pas eu à chercher bien loin, puisque mes compagnons de voyage qui sont aussi mes conducteurs sont trois allemands, deux demoiselles et un jeune homme, qui ont passé les deux derniers soirs avec moi chez Chris. Avec un peu de persuasion, je leur ai vanté les mérites et l'attractivité de la côte Est, et de notre prochaine destination, Kaikoura. Ainsi, me voilà embarqué au sein d'un habitacle 100% Deutsch Qualitat, dont la voiture de location appelée "El Cheapo" est bien assez confortable pour les deux heures de route à réaliser.

Normalement, lorsque vous faites du stop, c'est le conducteur qui vient à vous. Vous vous équipez de votre plus beau sourire, vous bombez le torse (encore plus si vous êtes de sexe féminin), vous cachez votre backpack bien trop encombrant dans les fourrés, et vous espérez que la voiture s'arrête. Ça, c'est l'étape numéro une. Ensuite, il faut s'assurer que votre messie aille au même endroit que vous. Chose aisée dans ce pays, puisque, comme déjà évoqué, il n'y a souvent qu'une route principale d'apparence semblable à nos nationales entre deux "villes" ou attractions touristiques. Par conséquent, tant que vous êtes situés sur le bon côté de la route, la circulation se faisant à gauche, vous êtes assurés de vous diriger dans la bonne direction. Coup de bol, je n'ai pour l'instant pas eu encore à dégainer mon pouce gauche. La générosité d'un homme et la vigilance abaissée de camarades allemands due à une consommation d'alcool élevée par rapport à la normale m'ont permis de trouver un moyen de locomotion rapide et gratuit en me faisant embarquer dans leur voiture. Le commun des mortels serait réjoui. Je le suis à moitié. Je veux être seul, sur le bord de la route, à attendre pendant des heures qui en paraissent le double, scrutant les cumulonimbus menaçant au loin, en attendant que l'aléatoire se produise. Qu'importe, mon heure viendra.

L'ambiance au sein d'El Cheapo est étrange. J'aurais bien pu utiliser l'adjectif "germanique". Un couple, dont la fille à l'avant gauche, côté passager, et son dulciné à l'arrière gauche. Moi, de l'autre côté, et la conductrice, rencontrée par hasard lors de leur voyage, au volant. Je ne sens pas une relation amicale particulièrement développée entre le couple et cette dernière. Et je remarque que le rythme des conversations du groupe dépend de mon bon vouloir. Je finis par abandonner, laissant ma tête reposer contre la vitre. Les paysages sont remarquables : collines jaunes-orangées, asséchées par le manque de précipitations, les alentours de Blenheim étant connus pour être une région viticole. Au fur et à mesure du voyage, la végétation se verdit, les collines se transforment en piémont montagneux. Les montagnes, appelées Alpes ici-même, apparaissent en arrière-plan. Pas de doute, nous sommes dans la bonne direction. L'océan pointe enfin le bout de son nez. Nous l'avons longé depuis le début, mais à une distance suffisante pour ne pas l'apercevoir. Désormais, nous empruntons les sinueux virages en son bord. Le trajet est interrompu par de nombreux arrêts. En effet, un tremblement de terre conséquent a secoué la région de Kaikoura en Novembre 2016. D'une magnitude de 7.8, le séisme a engendré la destruction de nombreux axes de communication. Un peu plus de trois ans plus tard, les routes sont encore en état de réhabilitation. La circulation en est alternée. On dit bonjour à l'ouvrier ayant pour mission d'opérer le trafic. Celui-ci répond systématiquement, avec un sourire automatique. Performance de haute volée, vous imagineriez vous-même répondre avec le même entrain pendant huit heures d'affilée, à l'énième grand germain blond aux yeux bleus qui vous salue d'un "Halo" comme s'il était le premier de la journée à vous l'adresser ? Ces ouvriers de la route sont définitivement des héros sociaux des temps modernes. Cela tombe bien pour moi, ça me donne plus de temps pour admirer le paysage. Sur notre gauche, l'océan, les vagues qui s'écrasent à quelques mètres de nous, en contrebas. A notre droite, les prémices des montagnes. Nous sommes coincés entre un horizon bleu infini et des géants géologiques. Je ne sais pas si, en cas de tsunami, nous mourrions noyés ou déchiquetés par la projection des vagues contre les versants montagneux. Je n'ai pas vraiment le temps de penser à ces souffrances puisque nous procédons au premier-et seul- arrêt du trajet. Avant même d'arriver dans la baie de Kaikoura réputée pour sa faune marine abondante, une première colonie de phoques y a déposé sa graisse (n'y voyez pas d'insulte, la couche de graisse peut représenter jusqu'à 50% du poids total d'un phoque adulte). Ainsi, de la petite corniche aménagée nous pouvons prendre notre pause sandwich tout en contemplant plusieurs centaines de ces individus. Certains se prélassent au soleil, d'autres organisent un water-polo avec un bidon vide malencontreusement charrié par les flots, certains adolescents téméraires se battent entre eux, et des nouveaux nés nous regardent d'un œil encore fébrile. Ce tableau est sublimé par les vagues s'écrasant contre les rochers au loin. Je prends quelques clichés, et je profite d'une première rencontre avec ces mammifères marins. Oui, c’est la première fois que je me retrouve à quelques dizaines de mètres de phoques sauvages. Et cela m’émeut. Après une demi-heure de contemplation, nous repartons. Nous aurons l'occasion de rencontrer à nouveau et de plus près leurs camarades à Kaikoura, et de s'initier plus profondément au langage des morses.

Nous passons plusieurs journées à arpenter les rues du centre "ville", à effectuer quelques randonnées qui nous permettront de se rapprocher à dix mètres, distance minimale autorisée, de quelques phoques endormis sur les côtes grondantes de la baie, et même de se prendre pour un baleinier sur les traces de Moby Dick, les voiles et les rames en moins, un bateau moderne crachant du CO2 en plus, dans le but d'apercevoir pendant quelques minutes des cachalots, remontant à la surface pour respirer, dans une nonchalance gracieuse, au large du littoral, avant de sonder (comprenez "plonger") pour plusieurs heures dans les eaux profondes et vivides du Pacifique. Point de harpon mais seulement une paire d'yeux grands ouverts, et armé d'un appareil photo pour immortaliser ce moment grandiose. Néanmoins, je ne peux être pleinement satisfait lorsque je me rends compte de mon bilan carbone, deux heures de bateau aller-retour, pour assouvir mon désir de "moi aussi j'ai vu une baleine dans son milieu naturel". La honte m'envahit, malgré la beauté et le respect que dégage le cétacé. Cependant, la mer ayant été démontée, je fus un des rares rescapés alors que les trois quarts des bipèdes présents dans l'embarcation remplissaient leur sachet, non d'huile de spermaceti, mais de liquide acide et odorant venant du plus profond de leurs entrailles. Le mal de mer sauvera t'il la faune marine ? Finalement, Moby Dick était peut-être dans les parages, et il devait bien se marrer en voyant ces pseudo aventuriers décontenancés par quelques remous. Je suis donc incontestablement plus résistant qu'eux, me voilà mi-homme mi-baleine, cela est suffisant pour me remonter le moral. Je quitte Kaikoura, des étoiles dans les yeux et un estomac légèrement plus huilé. Le Fish & Chips néo-zélandais, c'est notre raclette à nous. Interdiction de déroger à la règle. Un des meilleurs restaurants du pays étant situé en ville, je n'ai pas eu le choix d'y franchir le seuil de la porte. Résultats : un estomac de rempli, des papilles satisfaites, un régime végétarien envolé. Je laisse mes amis partir au volant du flambant "El Cheapo", non sans une certaine tristesse, je m'y étais attaché à mes allemands, finalement. Mon sac pèse sur le dos. Mon sac photo pèse sur mon ventre. Je suis un hot-dog sponsorisé par Quechua au verso, Manfrotto au recto. Je rectifie mon centre de gravité, et je pars, menton relevé, cheveux attachés et regard déterminé, pour quitter la localité. Nous y sommes, je vais enfin me lancer dans la grande aventure de l'autostop.

La veille, j'avais repéré un spot pour pouvoir brandir mon pouce qui commence à me démanger. Trouver ZE spot est tout un art. C'est ce qui va dépendre de votre réussite à trouver un conducteur pour effectuer votre trajet, avant tout bien même votre apparence, la taille de votre poitrine ou vos cookies préparés la veille. Le spot, c'est l'endroit où vous décidez de vous implanter. Imaginez-vous une seconde, seul(e) sur une longue route rectiligne, où l'on peut vous voir à des kilomètres de là, où la largeur de la chaussée permet aux mécaniques lancées dans une course effrénée de s'arrêter en toute sécurité. On appelle cela une utopie. Les meilleurs spots sont très vraisemblablement en sortie de ville. Le but est d'éliminer au préalable le plus d'intersections pour accroître vos chances que l'élu se dirige dans la même direction que vous. De plus, vous devez garder à l'esprit que les humains installés dans leur habitacle de cuir disposent de quelques secondes pour décider si vous valez le coup de vous supporter pendant plusieurs heures ou non. Malheureusement, je vois encore trop d'apprentis autostoppeurs se cacher en sortie de virage, derrière un arbre, parfois de dos avec une capuche, et tirant une tronche à même d’effrayer un kauri centenaire. En plus d'anéantir vos chances de réussite, cela peut même nuire à votre sécurité. Pensez pratique donc. C'est ce que j'ai essayé de faire le jour passé. J'avais volontairement rallongé ma randonnée pour repérer les lieux du crime. Une seule route en direction de la très célèbre ville de Christchurch (interdiction de sortir les cartes), en pente descendante, où les conducteurs peuvent m’apercevoir pendant au moins cinq secondes, de la place sur le bas-côté et même un parking quelques dizaines de mètres plus loin si un de ces derniers se raviseraient en dernière seconde après avoir aperçu mes belles bouclettes brunes façon Shakira marocain. Le spot parfait, me diriez-vous ? Je crains que non. La raison est qu'à cause de cette pente descendante, la vélocité des engins dépasse les 100kmh. Cet axe étant assez emprunté, il n'est pas rare de voir les véhicules rouler en peloton. Par conséquent, même si l'un d'eux aurait l'amabilité de s'arrêter, il serait bien embêté de freiner subitement et braquer au milieu de la horde de tôle, provoquant, au mieux une grosse frayeur, au pire un carambolage. Je ne veux de mal à personne, ni à moi-même d'ailleurs, je préfère donc aller voir ailleurs.

En remontant vers le centre, j'aperçois une route qui mène directement à la sortie de la bourgade. La vitesse maximale autorisée est de 50kmh, celle-ci longe un parc et il y a un espace conséquent pour pouvoir s'arrêter sur le bas-côté. Bingo. Même si certains conducteurs pourraient bifurquer dans quelques impasses perpendiculaires avant de s'engager sur le long trajet vers Christchurch, le spot me semble acceptable. Je décide donc de commencer ma recherche ici-même, dès le lendemain. Et, en cas de non-succès, je pourrais toujours me replier vers le second spot, celui en contrebas, en sortie de Kaikoura. Habile. Me voilà donc, un jour plus tard, planté au même endroit, à la différence près que j'ai marché 30mn avec un sac de 20kg sur le dos, plus mon sac de photographe semi-professionnel qui doit environner les 4kg, ce qui reste définitivement plus lourd que mes connaissances photographiques. Pour couronner le tout, il fait un soleil de plomb. Je transpire abondamment du visage, je pue, il n'y a aucune zone d'ombre à cent mètres à la ronde, mais je n'ai de choix que de rester ainsi, accroché mentalement à mes rêves, physiquement à ma bouteille d'eau de 500mL déjà dangereusement entamée.

Malgré la situation qui pourrait être pire, demandez à un autostoppeur ce qu'il pense de taper le pouce sous la pluie, je me munis de mon plus beau sourire, d'une allure "j'ai confiance en moi et mes chances qu'un de vous s'arrête pour m'offrir une hospitalité véhiculée, mais je reste tout de moins humble devant cette situation, je suis le mendiant sur le trottoir attendant l'offrande divine, mon héros surgissant de la lumière, les mains tendus en moins, le pouce levé en plus". Mis à part des grand-mères me saluant à vélo, des bus emmenant des dizaines de touristes qui me klaxonnent, et des automobilistes possédant trois places libres, qui tournent la tête pour ne pas avoir à assumer mon regard et mon désappointement peut-être trop apparent, rien de sensationnel n'est à signaler pendant une demi-heure. Est-ce donc cela, la magie de l'aventure ? Rôtir sous un soleil néo-zélandais prêt à vous cuire comme on le ferait avec un œuf sur une roche chaude du Colorado ? J'ai cru comprendre que la Nouvelle-Zélande n'était pas le berceau de la gastronomie, et donc, avec un peu de réussite, le destin m'offrira un sursis. Ce moment de solitude me permet également de philosopher sur la condition de l'autostoppeur et de certaines opinions. Par exemple, au bout de combien de temps sommes-nous être censés s'inquiéter d'être toujours abandonnés sur le bord de la route ? Pour avoir posé cette question les jours précédents à certaines de mes connaissances rodées en la matière, j'ai pu recevoir des réponses diverses et variées, comme, je cite "quinze minutes", "trente minutes", "ça dépend" ou encore "il n'y a aucune limite, tant que tu trouves une âme charitable, tel le destin était ainsi écrit, et même si cela doit durer des heures". Perplexe, je table donc premièrement sur une demi-heure d'attente avant de pouvoir reconsidérer mes plans, c'est à dire : prier à même le sol pour attirer l'attention, pleurer à grosses larmes pour attirer l'attention à nouveau (mais vu mon état de déshydratation, cette option pourrait m'être fatale), prier et pleurer, au risque de passer pour un fanatique, balancer des pierres dans le pare-brise de ces maudits égoïstes, ou continuer à déambuler le long de la route, jusqu'à retomber sur mon second spot.

Ces tourments intérieurs terminés, et réalisant que j'avais largement dépassé la demi-heure, pour atteindre quarante-cinq minutes d'attente sur une asphalte prête à bouillir, une voiture s'arrête, soudainement, à une centaine de mètres d'où je suis. Étant de face au soleil, je ne peux voir ce qu'il se passe dans l'habitacle, ébloui. Alors que d'autres véhicules continuent à circuler, et laissant machinalement mon pouce levé, mon regard s'attarde sur cette auto grisâtre qui me dévisage. Le conducteur s'est-il arrêté pour m'observer de loin ? Est-ce de vieilles mœurs néo-zélandaises ? Devrais-je faire comme si de rien n'était, ou courir, combler la distance qui nous sépare, et m'étaler sur le capot pour ne faire plus qu'un avec la tôle ? Ou finalement ceci n'est seulement qu'une illusion, le soleil brûlant ayant eu raison de moi. Malgré ces longues tergiversations mentales, il est très probable que le conducteur ait eu à s'arrêter pour fouiner dans ses affaires ou répondre à un appel téléphonique. Pourtant, deux à trois minutes après son arrêt, et alors que nous flirtons dangereusement avec la fatidique heure d'attente sur le bord de route, la flèche d'argent se remet en route, à faible allure. Quelle agréable et chaleureuse surprise lorsque j'aperçois son clignotant gauche se réactiver, pour ainsi se garer à ma hauteur.
Une fois la fenêtre abaissée, l'homme me demande où je souhaite me rendre. Après lui avoir indiqué Christchurch, je perçois un léger sourire sur son visage : « Monte, mon grand, et assis toi confortablement, nous avons de la route tous les deux ».
Ça y'est, j'y suis. Je la touche du doigt, cette solidarité, cette confiance aveugle, l'entraide entre deux humains qui ne se connaissent pas, qui sont sur le point de passer quelques heures de leur temps au sein d'une propriété plus qu'intime : un véhicule. Une fraternité éphémère, qui s'estompera aussi vite qu'elle est apparue. Mais n'est-ce pas la magie du voyage en stop que de créer des relations supersoniques avec des personnages aléatoires ?

Je m'installe, triomphant, et ému de vivre mon premier succès, mon premier échange. Je me présente directement "Rémi, enchanté" et l'individu me répond également par son nom. Pour être tout à fait honnête, étant tellement sous l'influence de l'émotion et de l'adrénaline, je n'ai même pas retenu son nom. N'ayant pas osé lui redemander au long du trajet, sous peur de froisser notre amitié, je le quitterai sans me rappeler de son patronyme. Néanmoins, nous l'appellerions Jack, parce que ce prénom sonne British, et que s'appeler Jack, c'est classe. Jack me serre la main, mais avec sa main gauche. Je ne réalise pas au début, nous sommes en Nouvelle-Zélande me diriez-vous, jusqu'à ce que je comprenne l'entourloupe : Jack n'a qu'une main. En effet, son moignon droit, caché sous sa chemise qui est elle-même attachée avec une sorte de ceinture pour avant-bras, s'assimilant à un garrot, m'interloque. Premier voyage en stop et première expérience phénoménale, je vois déjà le titre de mon chapitre au sein de mon bestseller "Premier trajet avec un conducteur ne possédant qu'une main. Comment peut-il changer les vitesses ?". La réponse est toute trouvée, et est pour le moins, simpliste. La grande majorité des boîtes de transmission en Nouvelle-Zélande sont automatiques. Ainsi, notre ami Jack peut concentrer son unique main sur le volant, pour changer la playlist de la radio, ou pour se curer le nez. Sacré Jack ! Ce dernier n'a pas l'air d'être embêté par ce handicap qui lui est entièrement assumé. D'ailleurs nous ne nous le mentionnerons pas même une fois au cours du trajet. Jack est un homme qui a dépassé la cinquantaine. Cheveux grisonnants, tout comme sa barbe de trois jours. Des petites lunettes rondes permettant à ses yeux d'un bleu pénétrant de voir net. Une chemise à carreau élégante, portée avec soin. Son style colle parfaitement avec sa profession, psychologue.
Mon messie du jour habite en Australie, près de Canberra. Originaire de Christchurch, il voyage plusieurs fois par an dans son pays natal pour retrouver ses proches. Profitant de l'occasion pour prendre quelques vacances, Jack avait récupéré son véhicule, une BMW intérieur cuir très confortable (et qui contraste fortement avec ma condition de backpacker) dans le nord-ouest de l'île, à Nelson. Il avait ainsi bourlingué pendant quelques jours avant de revenir parmi les siens dans la capitale de la région Canterbury.
Pendant les deux heures trente de trajet, nous allons converser de manière vive et intense. La barrière de la langue n'étant pas vraiment un problème (mon anglais étant, de manière très modeste, plutôt very good), nos sujets de discussion vont varier de la situation sanitaire mondiale, le coronavirus se répandant de manière exponentielle autour du globe, à un mode de vie végétarien, en passant par nos expériences de voyages. Moi qui pensais impressionner Jack avec le récit de mon aventure russe, où j'ai survécu à un jour de train entassé dans un wagon de cinquante personnes, ce dernier, bien que sûrement impressionné par mon courage et mes récits oraux dont Dostoïevski pourrait en rougir, me relègue au rang de novice touristique lorsqu'il me narre ces aventures au "temps de sa jeunesse". De l'Amérique du Sud à l'Asie, en passant par l'Afrique, ainsi qu'un somptueux road trip à travers le moyen Orient, dont un trajet en bus double étage loué pour l'occasion avec une quinzaine d'amis internationaux le long des routes de la Turquie et de la Syrie, avant que la guerre n'y ferme les frontières et y enferme ses prisonniers. Au fil des paysages spectaculaires défilant sous mes yeux, des côtés accidentées aux prairies verdoyantes du Canterbury, je bois les paroles de mon conducteur, narrateur et ami du moment, en essayant de profiter au maximum de chaque anecdote et d'éclats de rire interrompant parfois des conversations vives et engagées.

Nous nous approchons indéniablement de Christchurch, et Jack me demande où me déposer. Je lui réponds que, dans mon aventure, je n'ai pas encore réfléchi à l'endroit où j'allais dormir ce soir. Je lui indique donc de me déposer au plus proche du centre-ville, vu que cela est sur son chemin. Par ailleurs, il me déclare qu'il aurait aimé m'inviter à passer la soirée et la nuit pour me dépanner, mais que sa sœur ayant également invité des convives pour la soirée, les chambres d'amis et le canapé seront occupés ce soir. Un vulgaire tapis de sol, un carrelage ou un panier pour labrador me sont en général largement suffisants, mais au vu de la générosité débordante de mon bon samaritain, je ne souhaite pas insister, et me contente de le remercier vivement rien que pour le fait de s'être soucié de moi et d'avoir eu ne serait-ce l'idée que de m'inviter au domicile familial. Je suis étonné, mais je sais également, à la suite de récits d'amis, que ce genre de démarche est loin d'être exceptionnelle. Se retrouver dans un espace si exigu pendant plusieurs heures avec le même individu est un moyen d'apprendre sur l'autre et d'échanger, tout en est accéléré. On pourrait comparer cela à un amour de vacances, encore plus rapide et sans les sentiments amoureux. Néanmoins, le fait de vivre ce genre de situations, c'est à dire qu'une personne inconnue vous propose de vous conduire d'un point A à un point B et vous qui aurait offerte l'hospitalité s’il n'y avait pas d'autres invités, m'émeut au plus haut point. C'est avec beaucoup de tristesse mais aussi un sentiment d'accomplissement, d'avoir vécu une aventure humaine exceptionnelle, que je quitte mon ami Jack. Après l'ultime adieu, d'un signe de la main, il s'éloigne, emportant avec lui nos conversations, nos élans de rires, et nos confessions, fermant une parenthèse sur cette instant magique, ce genre d'instant que seul l'autostop peut vous procurer. Je me retrouve ainsi seul en plein centre de Christchurch par une fin d'après-midi nuageuse et venteuse. L'émotion des aurevoirs n'a pas le temps de bien durer, car je me rappelle soudain que je n'ai toujours nulle part où crécher pour la nuit. Faire du stop est dans mes cordes, faire du porte à porte pour demander l'hospitalité est encore hors de mes compétences pour le moment, je trouve ainsi assez rapidement une auberge où je passerai quelques nuits.

Pendant ces quelques jours, je visiterai donc Christchurch, ces immeubles endommagés par le tremblement de terre datant d'une décennie contrastant avec les nouveaux géants de béton sortis de terre récemment, ses innombrables parcs, son Bridge of Remembrance rappelant les pertes militaires de la Nouvelle-Zélande lors des guerres mondiales, et, pour respecter la culture kiwi comme elle se doit, ses bars, où j'aurai même l'occasion de repartager une pinte avec mes amis allemands rencontrés lors de mon périple entre Blenheim et Kaikoura.
Malgré ce programme chargé, une seule pensée m'occupe l'esprit : refaire du stop, goûter à nouveau à cette sensation mêlant incertitude, stress, liberté, partage et fraternité. Le voyage avec Jack a été tel un électrochoc que mon cerveau en redemande. Serais-je déjà accroc ? Je check donc Google Maps pour organiser un minimum mon trajet. Cinq heures de route, une longue ligne droite qui trace directement jusqu'à ma prochaine destination : Dunedin. On augmente donc la difficulté, puisque le temps de route est deux fois plus long, que nous traversons de plus grandes localités sur le chemin et qu'ainsi il est très peu probable que je trouve un chauffeur se rendant directement à destination souhaitée. Je rends mon aventure définitivement encore plus compliquée, car l'heure indique presque quatorze heures lorsque je pointe à nouveau mon pouce sur le bas-côté de la route, à trente minutes au sud de Christchurch, lieu que j'ai rejoint en bus de ligne (sortir du centre des grandes villes est primordial pour faire du stop et accroître ses chances de trouver un conducteur. Les centres urbains étant très étalés en Nouvelle-Zélande, prendre le bus de ligne était ainsi impératif). Cinq heures de route donc, au minimum. Et il est quatorze heures. Ce qui veut dire que ma marge de manœuvre est très serrée. Si je perds trop de temps à attendre, l'heure va tourner et la nuit va me guetter. Or faire du stop de nuit est en général peu convaincant. Je me dois donc de trouver rapidement bonheur, sous peine de ne pas rallier l'arrivée à temps. Mais comment faire tourner la chance de votre côté lorsque vous vous situez le long d'une interminable nationale traversant une zone commerciale affreusement immense, et où le bas-côté légèrement incliné ne donne guère envie de s'arrêter ? Après un bon quart d'heure d'attente, et n'ayant pas vraiment le choix d'espérer plus, je décide de changer de spot. Je marche deux bons kilomètres, et je trouve en sortie de rond-point une sorte de zone gravillonneuse où certains véhicules peuvent s'y arrêter. Le lieu semble donc bon, puisque étant situé après le rond-point, la faible vitesse permettra aux conducteurs de me voir et de s'arrêter en toute sécurité sur le bas-côté élargi. Je n'ai de toute façon pas le choix, car derrière moi la route se lance furieusement vers le sud, ne m'offrant aucune possibilité de repli si ce spot ne me donne pas satisfaction. Je n'ai pas à attendre très longtemps, un véhicule s'arrête. Je saute littéralement dedans, heureux que ma décision de changer de lieu ait porté ses fruits. Après de rapides présentations, dont je n’ai à nouveau pas enregistré le nom de mon sauveur du moment, je m'installe dans cette voiture à moitié tunée, dont le bruit atroce sortant du pot d'échappement certainement troué pourrait rendre hystérique une foule rassemblée lors d'un événement tuning à Tourcoing. Le conducteur, un kiwi (comprenez néo-zélandais) d'une trentaine d'années me parle dans un anglais dont il me faut une concentration extrême pour y dénicher le sens. Malgré son apparence qui pourrait, à première vue, en refroidir plus d'un, casquette à l'envers, tattoos sur le visage, dent en or, et gros rap US faisant trembler les vitres et mes tympans accessoirement, sa sympathie est réelle et son intérêt envers moi est profond, puisqu'il me questionne longuement sur mes aventures et ma vie en général.

Je ne regrette en rien l'extrême contraste entre Jack, sa voiture hyper confort, l'ambiance relaxante baignée par un album de Led Zeppelin en fond sonore et l'énorme brouhaha de mon nouveau compagnon de route, mes oreilles qui sifflent et le fait de devoir hurler pour se faire comprendre. Il me semble que c'est justement le charme de l'autostop, chaque expérience est différente, chaque habitacle est un nouveau monde, où les personnalités, les expériences, les ambiances, les sons et les odeurs sont nouvelles.
Mon nouveau conducteur a néanmoins une fâcheuse tendance à vouloir dépasser le véhicule nous précédant dès qu’il le peut. Il n'hésite pas à s'écarter, bien même qu'un autre véhicule ou même pire, qu'un camion arrive lancé face à nous à quelques centaines de mètres, pour se réinsérer ensuite dans la file. Tous ces risques pour pouvoir gagner quelques positions seulement. Et ce n'est pas tout. Alors qu'il était au téléphone depuis quasiment le début de notre trajet commun, ce dernier saisit de son unique main libre un bout de cigarette pour en fumer son délicieux tabac. Je ne suis pas fumeur, mais je connais l'odeur du tabac. Je ne suis pas fumeur d'herbe, mais je connais l'odeur épicée de la Marie Jeanne. Or aucune de ces deux saveurs ne réactivent mes sens olfactifs. Je suis ainsi intrigué de connaître la nature de ce que mon chauffeur est en train d'ingérer. Je suis plutôt easy-going, mais ce n'est pas comme s'il avait ma vie, et la sienne accessoirement, entre ses mains. Après quelques dizaines de secondes de tentative d'identification nasale sans réussite, c'est lui-même qui va me révéler l'identité de sa fumette. Il va simplement me proposer, comme si l'on offre un cookie aux trois chocolats à un enfant, si je veux fumer du crack avec lui. Une personne normale, du moins sensée, serait interloquée, sauterait de la voiture au premier arrêt venu interprétant un inconfort intestinal impromptu et incontrôlable, pour ensuite s'enfuir et courir loin de ce hors-la-loi. Non, je reste. Et je rigole. Je n'en prends évidemment pas, et je lui réponds poliment que la drogue, ce n’est pas ma came, en étant peu confiant sur la portée de cette blague en anglais. Et puis, soudainement, l’on s'affaire à parler de drogues, de nos expériences et des effets des différentes drogues dures sur le corps humain. Monsieur le Conducteur a l'air d'être un crack en la matière.
Pour résumer donc, après Jack le philosophe, je me fais conduire par un excité de la route, qui fume du crack de la main gauche, qui appelle en visio sa compagne de la main droite, qui roule avec ses genoux et qui double sans arrêt malgré le trafic venu d'en face les autres automobilistes. Et je suis heureux ! Heureux car je touche là même l'essence même du stop. Le fait de vivre des situations et expériences totalement contraires en l'espace de quelques minutes. Et de les vivre intensément. Le fait d'être enfermé dans un habitacle exigu qu'est un véhicule avec un inconnu n'est pas rien. Il y a une proximité qui en est presque exagérée. C'est un peu comme se retrouver dans un ascenseur avec un étranger. Je conçois totalement le fait que nombre de personnes soit mal à l'aise à la suite de cette mise en situation. Mais chez moi, cela éveille un sentiment d'aventure conséquent. Je quitte mon cowboy des routes après environ quarante-cinq minutes de trajet. Celui-ci me dépose à une station essence, elle-même située le long de la route principale traversant une petite bourgade. L'endroit est bon : le bas-côté est large, la vitesse maximale autorisée est de 50km/h, la route est totalement rectiligne, tous les ingrédients sont réunis pour que je ne perde pas de temps à trouver bonheur.

Le pouce levé, un sourire inconscient étirant mes lèvres, je repense à la dernière phrase que mon chauffeur m'a adressée avant que je referme la porte en partant de sa voiture : "souviens-toi mec, la drogue, c'est de la merde". Mon avis n'est toutefois pas aussi tranché, mais, en effet, entre fumer du crack au volant et tirer sur un joint seul chez soi en rentrant du travail, il y a définitivement un côté plus merdique que l'autre. J'essaie de m'imaginer cette sensation assez angoissante d'être accroc à une quelconque addiction tout en étant totalement lucide sur le fait que celle-ci ait des effets négatifs sur le corps et/ou l'esprit. Ma drogue à moi, c'est le voyage et les rencontres, et je n'ai pas encore trouvé de méfaits sur ma personne même depuis.
Une voiture s'arrête après quelques minutes d’attente seulement. Encore tout retourné et excité de mon précédent trajet, je m’introduis dans le nouveau véhicule sans même réellement prêter attention à mon nouvel hôte, ou plutôt, à mes nouveaux conducteurs. Un couple de quadragénaire se présente à moi. Il n’y a, à première vue, pas d’appel visio en cours ni de crack à portée de bouche, ce qui est plutôt bon signe. J’apprendrai par la suite que Madame est institutrice et Monsieur ingénieur en informatique. Ceci explique cela. Tous deux passionnés de sport de glisse, ils se dirigent au sein de leur monospace vers les Alpes du Sud pour profiter d’un weekend « plein de rebondissements ». Les rebondissements, je commence à connaitre également. Ainsi, coincé entre deux paires de ski et d’innombrables équipements alpins, je m’engage pour plus d’une heure de trajet en compagnie de ce couple dont les connaissances profondes concernant à peu près l’ensemble de mes sujets de conversation me déboussole. Ils sont incollables, je ne peux les coincer ! Les relations sino-américaines, le changement climatique, les effets néfastes des fermes laitières dans le pays, non, rien n’y fait, je me prends une leçon de culture. Et pour être très honnête, j’aime ça. Car à nouveau, en l’espace d’une heure, je me retrouve en compagnie d’individus définitivement contraires, avec des personnalités, des expériences de vie et des chemins professionnels totalement différents. C’est un peu redécouvrir le monde à chaque trajet, ouvrir une petite case du calendrier de l’Avent et ne pas savoir sur quel chocolat on va tomber. J’adore ce concept, et j’en deviens addict, déjà. Je me vois déjà rouler à contre sens avec une dose de crack dans le sang. L’heure est passée à une vitesse incroyable. Les paysages étant assez redondants sur cette portion de la côte, principalement constitués de fermes laitières dont le bétail s’étend sur des kilomètres carrés de vertes prairies irriguées à outrance, je me plonge totalement dans nos passionnantes conversations. Un ménage à trois intellectuel. Il est déjà temps de procéder à cette routine qui s’est installée depuis plusieurs jours : remercier du fond du cœur mes compagnons de route, leur souhaiter tout le bien que ce monde peut leur offrir, leur assurer que nous nous recroiserons « fingers crossed » sur les routes, et finalement sauter en dehors du véhicule aussi vite que je m’y suis introduit, avant de me retrouver à nouveau sur le bas-côté de la route pour un nouvel épisode de mon périple. Surprise. Sans vraiment m’être aperçu du lieu où l’on m’a déposé, je réalise soudain que je suis au milieu de nulle part. Je prends une minute pour regarder autour de moi : un désert de verdure. Le soleil a déjà entamé sa course vers l’Ouest, et la mienne, vers le Sud, semble se compromettre. Je suis littéralement en plein milieu de la nationale, et je n’ai aucun point de repère. Même ce que j’ai appelé auparavant « bas-côté » n’y ressemble en rien. Je n’en vois qu’un fossé ! Je décide ainsi de marcher quelques temps le long de la route, ou plutôt sur la route, où rapidement je réalise à quel point cela s’avère risquer : les poids-lourds, lancés à une centaine de kilomètres par heure, me frôleraient presque si je ne sautais pas dans le fossé en contrebas pour les éviter. Ainsi, ne voulant pas faire corps avec le bitume néo-zélandais, et être assimilé à un des milliers d’opossums écrasés sur le chemin, je décide d’accélérer ma cadence, gardant un œil attentif à la circulation. Après une quinzaine de minutes de marche, j’aperçois un petit conglomérat d’habitations, qui pourrait se compter sur les doigts de la main gauche de Jack. Une entreprise de béton industriel d’un côté, un café de l’autre, et quelques habitations un peu plus loin. Par chance, la traversée de ce lieu-dit signifie que la vitesse est réduite à 50km/h sur quelques centaines de mètres. De plus, cette portion me donne la possibilité de retrouver une chaussée plus large et de pouvoir réutiliser mon pouce quelque peu moite après ce quart d’heure intense. Je vais patienter presque une demi-heure avant de trouver bonheur, à nouveau. Me voilà rassuré. Il fallait dire que je me retrouvais sur une des portions les plus désertes de mon itinéraire, à encore une cinquantaine de kilomètres de la plus grosse agglomération du secteur, Timaru, qui elle-même se situe à plus de deux cents kilomètres de ma destination finale, Dunedin.

J’ouvre la portière. Une odeur de paille, d’usé, de renfermé me monte aux narines. Un sourire sincère révélant quatre dents jaunies m’accueille au sein de cette automobile d’un autre siècle. Une longue barbe grisonnante, s’emmêlant presque avec des cheveux pailleux de la même teinte, s’articule en même temps que l’individu me demande mon chemin. Cet homme, d’une soixantaine d’années, vient d’un autre monde. D’une civilisation perdue. J’ai cette impression d’avoir retrouvé Tom Hanks dans « Seul au Monde » après le crash de son avion. Je cherche son fidèle ballon à tête d’humain, mais je ne trouve rien. Soulagement. Je préfère ainsi l’assimiler à un Père Noël qui aurait un peu mal vieilli, mais qui a définitivement gardé toute sa sympathie et sa fraternité, son cadeau étant de me conduire un peu plus vers mes rêves. Je ne comprends pas tout de son accent. Cela tombe bien, lui non plus. Nous avons plusieurs générations d’écart, et je pense définitivement que nous évoluons dans deux univers bien distincts. Mon camarade de l’instant est à la retraite, mais continue d’exercer sa passion, et son métier d’existence : fermier. Cultiver la terre et s’occuper de son bétail, vivre en communion avec la nature, voilà sa devise. Pas de blingbling ou de gadget, ni de voyage superflu. C’est ici que je reste stupéfait. Mon Père Noël n’a jamais voyagé au-delà de son île, c’est-à-dire l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande. Neuf cents kilomètres de long, deux cent cinquante de large, voilà son territoire depuis plus de soixante ans. Pas une fois, une seule, il n’aura pris l’avion ou le ferry pour se rendre ne serait-ce que dans l’île du Nord. Auckland lui est inconnue, lointaine, presqu’exotique. Moi, venant de France ? Où cela se situe, sur une carte ? Ah, oui, près de l’Angleterre, quelque part dans l’Atlantique, il se disait bien. Choc des générations. Des cultures. De la mondialisation. J’ai voyagé vingt mille kilomètres, j’ai traversé le pays du Nord au Sud, j’ai baroudé en une journée peut-être plus qu’il ne l’a fait en un an. Il est impressionné, mais peine à s’imaginer la chose. C’est un peu comme penser à la taille de l’univers, le cerveau humain se perdant dans les méandres de l’infini. Je suis décontenancé, presque navré pour lui. Puis, au fil des minutes, mes émotions changent. Je vois en cet homme une honnêteté certaine, surtout avec lui-même. Pourquoi voyager à l’autre bout du monde, quand tout ce que nous recherchons est sur le pas de sa porte ? Un bout de terre, un sol cultivable, de l’air pur et une famille soudée, et voilà un homme heureux. Je prends une leçon d’humilité, et je me questionne sur ma condition même, de jeune gâté pourri en mal de nouvelles expériences, explosant mon bilan carbone pour vivre la vie, la vraie, à l’autre bout du monde. Néanmoins, il ne me juge pas. Il comprend, ou du moins il essaie, que ce monde change, que les besoins diffèrent. Aujourd’hui, dit-il, tout va plus vite. La technologie, les moyens de transport, les relations humaines, tout est hypersonique. Mais il refuse de changer. Il a grandi ainsi, au rythme des saisons. Sa plus grande aventure ? Avoir fait du stop plus jeune à travers la région. Il n’a pas pu – pas désiré – voyager, alors il récupère quelques autostoppeurs sur le côté de la route, parfois, pour entendre leurs histoires. S’il ne souhaite pas déambuler autour du globe, alors il laisse quelques narrateurs d’ici et d’ailleurs lui conter des histoires en venant à lui. Notre Terre gravite autour de ce Soleil. Ce Père Noël a préféré laisser les rennes dans le champ, mais son traineau est toujours disponible pour nous faire avancer de quelques kilomètres sur le chemin de la vie. Je le quitte, non sans une certaine émotion, après quelques dizaines de kilomètres seulement. J’aurais aimé que le trajet dure plus longtemps, pour me permettre de m’embaumer de cette ambiance d’antan, de ces discours d’anciens qui nous remettent parfois à notre place. Il n’y avait ni rancune de sa part ni jugement aucun, seulement quelques remords d’un monde qui avance si vite, peut-être trop. Pourtant, il était le premier à s’émerveiller de ces jeunes qui voyagent seuls à l’autre bout du monde, sans but précis. Un sourire, des rires, un échange simple mais profond. Me voilà dans le froid désormais, alors que j’étais il y a encore quelques secondes entouré d’une chaleur humaine intense.

Un véhicule s’arrête. Je n’ai toujours pas atteint Timaru, qui est située à deux cents kilomètres de Dunedin. La route est encore longue, et l’heure avance, inexorablement. L’homme, la cinquantaine, me propose de me rapprocher de Timaru justement. Il ne pourra pas me déposer en plein centre, mais m’arrêter aux portes de la ville. Je prends. Après un quart d’heure rapide où je n’aurais pas eu vraiment l’opportunité de discuter avec lui – il était au téléphone avec sa femme – je ressors aux portes de la ville, donc. Je me retrouve pourtant en pleine zone semi commerciale, semi industrielle, traversée par des centaines de voitures, camionnettes et camions. Et pour cause : la journée de boulot est terminée, et des milliers d’individus reviennent sur Timaru pour rejoindre leurs foyers. Je reste perplexe. La circulation a beau être dense, la majorité de ces conducteurs rentrent chez eux. Après une journée de travail, je m’imagine que peu d’entre eux ont envie de s’encombrer d’un autostoppeur. Et quand bien même je trouverais un conducteur, il serait fortement probable qu’il ne se dirige pas plus loin que le centre-ville. Et faire du stop en plein centre n’est pas synonyme de succès. L’attente confirme mes dires. Après quinze minutes, je ne trouve toujours pas un quelconque moyen de locomotion. L’idée me prend de simplement marcher à travers la ville, et retenter ma chance à la sortie de celle-ci, dont la route mène « directement » à Dunedin. Pourtant, rien ne m’indique que Timaru est proche. Je ne vois qu’une longue ligne de bitume disparaissant à l’horizon. Google est ton ami, Google Maps également. Stupeur. Timaru est à quatre kilomètres. La ville s’étendant sur au moins la même distance. Je dois donc marcher quasiment dix kilomètres, sacs sur le dos, rien que pour me rendre à un spot dont je ne suis même pas sûr de son efficacité. Et de toute évidence, marcher cette distance alors que l’après-midi est déjà entamée n’est clairement pas envisageable. J’avais continué à suivre la route pendant ce temps. Et je me retrouve à la fin de cette immense zone commerciale. La nationale serpente ensuite le long d’une colline, pour plonger sur Timaru, quelques kilomètres plus loin. Une piste piétonne et cyclable longe la voie, mais à plusieurs dizaines de mètres d’écart. Le bas-côté est inexistant, et la vitesse maximale autorisée grimpe à nouveau à 100km/h. Impossible donc d’agiter mon pouce incertain, qui resta levé pendant cette réflexion intérieure. Il me reste ainsi deux solutions. Tenter le tout pour le tout où je me trouve actuellement, et espérer qu’une personne que je bénirais par tous les dieux s’arrête, ou alors marcher quatre kilomètres jusqu’à la ville, et trouver un endroit où passer la nuit, car il sera trop tard pour continuer en stop. Je ne veux pas renoncer, pas maintenant, j’ai encore une grosse demi-heure devant moi avant de m’inquiéter réellement. Je décide de rester. Dix minutes. Puis vingt. Puis vingt-cinq. Les automobilistes me regardent, m’ignorent ou s’excusent de ne pas s’arrêter. Un flot ininterrompu de tôle élancée vers Timaru défile devant mes yeux. Mais la chance a tourné. Trente minutes que je suis au même endroit, la luminosité dans le ciel s’estompe lentement. L’air se refroidit légèrement, le vent se lève, je ne transpire plus, mes sacs ayant été posés à même le sol depuis un moment. Pour la première fois depuis mon départ de Christchurch aujourd’hui – que dis-je ! depuis Picton – je doute. Je ne vais pas réussir à réaliser mon objectif de rallier Dunedin avant la nuit. Je peste contre ce dernier conducteur qui m’avait déposé « aux portes de la ville ». Puis je m’en veux instantanément de diriger ma déception vers cet homme, qui en voulant me rendre un service m’a peut-être condamné à l’échec. Cela n’est pas la fin du monde. Je vais seulement devoir marcher quelques kilomètres, et espérer que les auberges en ville ne soient pas pleines. J’aurai seulement un léger goût amer en bouche, mais il n’y a pas mort d’homme. Je réessayerai, avec plus de succès la prochaine fois. Et puis, j’ai déjà joui de tellement de réussites depuis Picton, qu’il fallait bien que cette dynamique se brise un jour. Je contemple mes sacs. Je ne veux pas me résoudre à les remettre sur mon dos. Ce geste signifierait définitivement ma résignation. Je fais un pas, puis je m’avise. Je veux rester encore, quelques minutes, quelques secondes de plus, le pouce fébrile, mais levé. Pourtant, personne ne s’arrête. Rien n’a changé, à part le flot de véhicules qui a légèrement fléchi en intensité. Attente inutile, espoirs envolés, mon épopée presque parfaite se termine ici. Je marche lentement, comme pour retarder l’échéance, vers mes sacs pour les récupérer. Je ne sais même plus si mon pouce est encore levé ou non. Je prends l’anse de mon sac de randonnée, qui pèse étonnamment plus lourd que toute à l’heure. Le poids des regrets. Je le jette sur mon dos, l’ajuste, et me baisse pour récupérer mon second sac contenant mon matériel de photographie, quand j’entends un véhicule s’arrêter, à deux mètres de moi. Je me relève, stupéfait. Je ne conçois même pas que cette voiture se soit arrêtée spécifiquement pour ma seule personne, au bout du suspense. Pourtant, en m’approchant, une voix féminine s’excuse pour le bordel dans la voiture, et m’invite à prendre place à côté d’elle. Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, la conductrice est une kiwi semblant avoir sensiblement mon âge, et avec un charme saisissant.

Suivant ses recommandations, je balance mes sacs à l’arrière, entre des sous-vides de charcuterie et des biscuits made in NZ. Elle n’est pas végétarienne, je suis déception. Je la remercie du fond du cœur, et tout en lui racontant rapidement mes récentes péripéties, je lui indique mon souhait d’être déposé dans le centre de Timaru pour trouver un endroit où passer la nuit. Elle ne connait pas vraisemblablement les lieux, mais acquiesce avec un sourire communicatif. Après quelques minutes, où la conversation bat son plein, ayant cette impression de n’avoir eu aucun temps d’adaptation ou de jugement envers chacun, elle me fait part de son désappointement de ne pas pouvoir faire plus longue route en ma compagnie. Un important trajet se dresse devant elle, puisqu’elle se doit de rallier Dunedin avant la tombée de la nuit. Illumination intérieure. Joie intense. Balbutiements prononcés. « Toi. Conduire. Dunedin » ? Elle affirme à nouveau. Je suis bouche bée. Je n’y crois presque pas, cherchant la caméra cachée dans un coin de l’habitacle. Au bout du suspense, au moment où je n’y croyais plus, l’aléatoire, l’inattendu se sont produits. L’autostop. Cette magie de chaque instant. Ce bonheur intense dans les choses simples. Je lui explique ainsi mon intention de me rendre également à Dunedin. Elle s’esclaffe, et me répond d’un air enthousiaste qu’elle est arrivée au bon moment au bon endroit. Je ne peux dire le contraire. Heather vit à Christchurch, où elle étudie l’architecture. Originaire de Dunedin, ville étudiante kiwi par excellence, elle s’y rend régulièrement pour se remémorer des instants de ces années étudiantes débridées et naïves, où les fièvres du jeudi soir font oublier les semaines interminables. Nous effectuons un arrêt à Timaru, pour récupérer des clopes. Elle me jure qu’elle arrête de fumer, je lui indique qu’acheter un paquet entier de cigarettes est légèrement paradoxal. Elle me rétorque qu’au vu du week-end qui s’annonce (un nouveau challenge pour le foie), ces petites feuilles de papier remplies de tabac coûtant un bras dans ce pays lui sont nécessaires. « Son corps, son choix ». Des cheveux châtains mi-longs, des yeux légèrement en amandes, d’un vert discret, des tâches de rousseurs parsemées sur ses joues, et un sourire fixe, voilà le profil de ma dernière conductrice de la journée. Tout en conversant, je me cale confortablement dans le fond de mon siège, avec cette satisfaction de toucher au but. Mais justement, ne le toucherais-je pas déjà ? Voyager en stop ne serait pas surtout pour le trajet en lui-même que pour le fait de simplement se déplacer d’un point A à un point B ? Oui, j’en suis convaincu. Et je comprends, désormais. Les rencontres, les moments de doute et de joie, les successions de paysages au côté de personnalités hétéroclites, voilà l’essence même de ce périple. Je viens d’effectuer mon baptême du feu, et j’en suis fier.

Son accent est largement compréhensible, presque familier. Ayant vécue un an à Manchester, en Angleterre, ma kiwi adorée a débloqué quelques intonations britanniques. Née à Durban en Afrique du Sud, et après avoir grandi au pays du long nuage blanc, elle décida de s’envoler un temps en Europe pour voir ce qu’il en est. Des galères (il faut dire que Manchester n’est pas le coin le plus glamour du globe) mais des expériences enrichissantes et un voyage en van de Londres à Berlin, en passant par le pays du fromage qui ne sent pas bon (c’est elle qui le dit), voilà de quoi former une jeune adolescente néo-zélandaise. J’en profite, un peu vexé, pour indiquer qu’un fromage qui dégage une odeur de pieds fermentés semblables aux miens après une journée de stop est bon signe pour les papilles. Elle ne me croit pas. Je la comprends. Les paysages défilent, et se parent d’une nouvelle robe. Plus ondulée cette fois. Les immenses plaines du Canterbury ont laissé place aux vallons et collines de l’Otago. Cette région naturellement arrosée est d’un vert presqu’artificiel. Le vent, en balayant cette herbe colorée, donne vie à cet environnement. Nous filons vers le Sud, le Soleil baigne nos rêves dans ses ultimes lueurs, et l’ensemble des composantes de cette nature luxuriante s’est donné rendez-vous, comme pour me jouer leur plus beau spectacle en ce jour si spécial pour mon être. Une simple remarque fait entrer cette rencontre dans une autre dimension. Je lui narre mes péripéties de la journée, et mes projets futurs. Mon prochain job débute dans un mois. Il se situe dans une pépinière en périphérie de Christchurch. Je ne suis pas inquiet pour le logement, il existe multitudes de cheaps hostels en ville, mais je suis plus concerné à propos du transport. La nursery où je suis censé travailler n’est à proximité d’aucun axe de transports en commun. Pas de voiture ou de covoiturage, pas de boulot. Faire du stop chaque matin et soir ? Laissez-moi rire, je ne suis qu’un débutant. Elle me considère. Réfléchit quelques secondes, comme si une importante révélation se bousculait aux abords de ses lèvres. Puis, d’un ton résolu, elle m’annonce qu’elle peut m’héberger pendant la période voulue au sein de la maison qu’elle partage avec un autre colocataire néo-zélandais. La surprise est immense. Je n’ai même pas le temps de lui répondre quoi que ce soit qu’elle continue en me confiant qu’étant étudiante, sa voiture lui est presqu’inutile en semaine et qu’il serait fortement envisageable pour moi de la lui emprunter, moyennant le plein d’essence chaque semaine. Je n’en reviens pas. J’avais déjà entendu des histoires du même type se produire, où des individus réussissaient à trouver des emplois ou des logements temporaires par le biais du stop. Il est vrai qu’être dans un environnement confiné et si intime accélère l’échange social et peut conclure à des résultats positivement surprenants. Mais je ne m’attendais pas à le vivre si intensément et soudainement, surtout lorsque j’étais sur le point de reporter mon périple au jour suivant.

Ainsi donc, avec le seul culot d’avoir levé le pouce sur le bord d’une route encadrée d’entreprises et commerces en tout genre, je me retrouve avec un logement et un moyen de locomotion. Et surtout, une amie. Oui, j’estime que le point central est ici. Une autre âme humaine qui ne me connaissait en rien une heure auparavant m’a, à travers les jugements premiers et la méfiance de l’étranger, tendu la main de la plus belle des manières. S’arrêter et me conduire à destination était déjà un geste fraternel, la suite est l’achèvement d’un rêve éveillé. Sur le trajet, nous nous arrêterons pour admirer les paysages vallonnés de l’Otago. Un vent chargé d’humidité nous fouettera le visage, et sa fraicheur nous rappellera que l’astre ultime s’est déjà dissimulé derrière ces collines vertes baignées dans les lueurs de l’heure dorée. Profitant de certains contrastes de couleurs saisissants, je sortirai mon appareil photo, imité par ma camarade. Ne connaissant pas tous les rouages de la photographie, je lui enseignerai, une bonne vingtaine de minutes durant, les bases de la photographie de paysage. Adossés contre le véhicule, les coudes solidement ancrés sur le toit, j’immortaliserai ce moment de communion avec la nature. Nous repartirons, moi heureux de cet instant de complicité avec ma bonne fée, elle ravie de son cliché qu’elle n’oubliera pas de développer. Dunedin se dévoile. La dernière barrière orographique franchie, la baie de cette charmante ville écossaise s’illumine dans le crépuscule. L’arrivée de mon périple est ainsi visible. Je me sens reposé et enthousiasmé de cette aventure. Pourtant, je sais déjà pertinemment que je ne pourrai pas dormir normalement ce soir. Une fois allongé sur un lit simple d’un dortoir dans une des auberges de la ville, je me remémorerai chacun des visages des individus qui m’ont permis d’atteindre la ligne d’arrivée. Des brides de discussions, des rires, des regards, mais aussi des odeurs, des sons, tous mes sens seront en éveil pour me rejouer la scène devant mes yeux entrouverts dans l’obscurité d’une chambre. Une ultime péripétie. Heather souhaite me conduire à un point de vue, sur les hauteurs de la ville. Elle m’assure que le panorama en vaut la chandelle et que ce lieu est parfait pour finir ma journée en beauté. Encore une fois, j’acquiesce, enchanté, et me laisse guider par l’inattendu. Après quelques minutes de conduite sportive, où l’inclinaison des ruelles pourrait faire pâlir le Mont Ventoux, nous arrivons à ce fameux point de vue. Il y a foule. De nombreux jeunes se sont rejoints, bières à la main, pour fêter le tant attendu week-end. Nous nous écartons légèrement de la cohue, et armés non de bières mais d’appareils photos, nous dégainons pour immortaliser à nouveau ce tableau imprenable sur la ville illuminée de mille feux. Le ciel vire au bleu orangé. Les étoiles ont l’air de scintiller plus que d’habitude. Je suspecte mon cerveau de me jouer un tour taquin. Heather a l’air de maîtriser ses réglages nocturnes photographiques. Je suis fier d’elle, elle apprend vite. Côte à côte durant plusieurs minutes, nos yeux se perdent dans l’horizon. Je ne bouge pas d’un poil. Nous parlons à peine. Heather a l’air de saisir que je suis en pleine réflexion intérieure. Elle retourne dans son véhicule, me laissant seul quelques instants. Je ressens une paix intérieure, un soulagement intense. Pourtant, mon cerveau est en ébullition. Je ne parviens pas à m’accrocher à un quelconque souvenir. Mes visions et émotions de ce jour défilent devant moi sans que j’en puisse en saisir réellement une en main. Je repense à ces visages qui m’ont éclairé de leur chaleur et de leur brillance aujourd’hui. Le voyage, le cheminement est tout aussi important que le fait d’arriver à destination lorsque vous vous déplacez en stop. Mon bonheur n’est pas spécialement d’être arrivé à Dunedin, il réside dans la manière dont je suis arrivé ici. J’aurais pu choisir le confort de me déplacer en bus. J’aurais certainement essayé de choisir un siège sans voisin encombrant à côté de moi. J’aurais lancé ma playlist « Dream » sur mon téléphone portable, et en contemplant les interminables plaines du Canterbury, je me serais assoupi le visage contre la fenêtre pendant de longues minutes. A la place, j’ai choisi de combattre le bitume, un temps brûlant, un temps fouetté par le vent, mais de combattre également l’attente et l’angoisse, ou plutôt l’angoisse de l’attente. Je pensais lutter contre cette inconnue qui était de savoir si j’allais rallier Dunedin avant la fin de la nuit. Mais finalement, l’énigme était de savoir si ce trajet allait me changer. Il l’a fait.

Vous offrez votre personne au monde. Vous décidez de vous placer en situation de vulnérabilité pour mieux retrouver l’hospitalité humaine. C’est un échange permanent entre des individus qui ne seraient normalement pas sujets à se rencontrer. Pourtant, en décidant de s’arrêter, et en ouvrant leurs portes, ces personnes vous accueillent dans leur intimité. Vous pénétrez leur bulle. Vous devenez à la fois un spectateur et un acteur de votre aventure. Vous n’êtes définitivement pas qu’un quelconque personnage s’asseyant au fond d’un siège, vous devenez une intrigue et un livre que vos conducteurs souhaitent en lire les chapitres en accéléré. Vous, autostoppeurs, devenez le lien social de la route. Vous écrivez des histoires, créez des connexions, fabriquez des souvenirs. Pour vous-mêmes, mais aussi pour les personnes qui vous croisent sur votre pèlerinage. Tout cela ne partait que d’un pouce levé. Mais une fois que vous scrutez le chemin parcouru, vous laissez des traces indélébiles dans votre cœur et dans celui des autres".