Interview d’Anaïs, auteure du livre « Du coup, j’ai fui la France »

Date de publication : 26-07-2022

Localisation

Montréal, QC, Canada

Dernier diplôme obtenu

Master

pvtistes : Bonjour Anaïs, peux-tu te présenter ?
Anaïs : Bonjour, j’ai 35 ans, je suis originaire du sud-est de la France et j’habite à Montréal depuis 11 ans. J’ai un master en communication et j’ai travaillé dans le secteur pendant plusieurs années. En 2015, j’ai cofondé la compagnie de street dance “Forward Movements” que je dirige avec un directeur artistique haïtien, né à Montréal. L’écriture prend une part grandissante dans ma vie depuis plus de 5 ans. Aujourd’hui, je partage mon temps entre le milieu de la danse et celui de la littérature.
pvtistes : Tu es partie au Canada en PVT, en 2011. Pourquoi cette destination ?
Anaïs : En 2007, après ma licence, je suis partie quelques mois aux Pays-Bas en tant que fille au pair. Lorsque je suis revenue en France pour poursuivre mes études, je me suis jurée que, plus tard, je vivrai une autre expérience à l’étranger. J’ai eu l’occasion de passer un week-end à Montréal en 2009 alors que j’étais en vacances aux États-Unis. Malgré un séjour très court et en plein hiver, la ville et son ambiance m’ont plu. Alors après mon master, n’ayant pas vraiment de plan pour la suite, mon ex-copain et moi avons décidé de lancer une demande de PVT pour aller à Montréal. Nous en avions eu de bons échos, les démarches étaient relativement simples et puis sa sœur habitait Boston et le reste de ses parents en Guadeloupe, cela nous permettait de nous rapprocher de sa famille.

Du coup, j’ai fui la France

Crédit photo : Carla Simon

pvtistes : Tu es l’auteure du livre « Du coup, j’ai fui la France », tu y racontes que lors de ton départ, tu ne savais pas pourquoi tu partais, quand as-tu pris conscience que tu avais fui et qu’as-tu fui ?
Anaïs : Oui, disons que je suivais un désir un peu flou de partir sans me poser la question du pourquoi. Pour moi je ne faisais que saisir une opportunité qui se présentait, à l’image de mes amis que je voyais partir en Erasmus ou en PVT dans d’autres pays, comme si je suivais une mode. Alors qu’en réalité, j’avais plein de raisons de quitter la France, mais cette prise de conscience fut progressive, à force de discussions, de doutes, de réflexions…
pvtistes : Tu dis dans ton livre que l’image de l’expatriation serait pour toi un W infini, « avec des désillusions et des espoirs permanents ». Peux-tu nous en dire plus ?
Anaïs : En fait, je m’appuie sur une étude américaine qui dépeint le processus d’adaptation à un nouvel environnement culturel à travers une courbe en U. Celle-ci commence par une phase positive dite  »lune de miel » où la nouveauté est excitante, où tout semble parfait. Suivie d’une phase de désillusion où l’on se rend finalement compte que non, tout n’est pas rose. Ensuite, on fait des efforts d’adaptation et d’acceptation afin de remonter le U avec cette fois une vision plus juste de notre société d’accueil et un épanouissement garanti.

Ce que j’essaye d’expliquer avec mon W infini c’est que, pour moi, vivre ici ressemble davantage à des montagnes russes, avec des hauts et des bas en permanence, qu’à un U dont la ligne s’arrête en haut et ne redescend jamais. En fait, je crois que c’est une réalité pour n’importe quelle personne, que l’on vive dans son pays d’origine ou ailleurs : qui reste au top tout le temps ? J’aimerais rencontrer cette personne !

Pour donner quelques exemples de la vie quotidienne, je redescends mon W quand je marche dans la slush au mois d’avril par moins 5 degrés alors qu’en France c’est déjà l’heure des premiers barbecues. Je la remonte en juin au moment des festivals et de l’effervescence culturelle montréalaise. Mais cela touche aussi des événements importants. Je crois que l’on aimerait tous et toutes se téléporter dans notre pays d’origine lorsque nos proches sont malades, que notre cousine vient d’accoucher, que survient un décès, lorsqu’on se rend compte que nos parents vieillissent et que l’on est en train de passer à côté de moments importants en famille. À l’inverse, lorsqu’on entend les mêmes nouvelles déprimantes sur la morosité ambiante, le chômage, la misogynie, la xénophobie, ça nous aide à remonter la pente et nous conforte dans l’idée que, finalement, on est bien ici.

Du coup, j’ai fui la France

pvtistes : Tu expliques dans ton livre la difficulté de s’intégrer au Québec, notamment lorsqu’on est Français, que tu te sens « autre ». Peux-tu nous l’expliquer et nous dire comment tu le vis ?
Anaïs : D’abord je pense qu’il est important de reconnaître qu’en tant que Français ou Française, nous jouissons d’un certain nombre de privilèges qui facilitent notre intégration. Si l’on se compare à des personnes non francophones, ou à d’autres dont les diplômes ne sont pas reconnus et qui doivent quasiment recommencer leur vie à zéro, nous avons de la chance (d’autant plus si nous sommes blancs…). Je crois que chacun rencontre ses propres difficultés (ou non) à s’intégrer au Québec. Pour ma part, je trouve que la frontière entre intégration et assimilation est dangereusement proche. S’intégrer c’est devoir s’ajuster à la société dans laquelle on vit, mais lorsque je m’ajuste, je change volontairement une partie de moi-même, je me transforme (même un peu) et deviens Autre.

Mais dans le livre, quand je parle de se sentir Autre, je fais surtout référence à ce que le monde extérieur peut parfois nous faire ressentir. Car même si je dois modifier mon vocabulaire, mon intonation ou certaines habitudes pour m’intégrer, je ne deviens pas pour autant une personne complètement différente. Ultimement je me sens Autre lorsque la personne en face de moi me ramène toujours à ma différence, ne me vois pas pour ce que je suis mais pour ce que je ne suis pas : je ne suis pas d’ici.

Je le vis différemment selon mon humeur, parfois ça m’énerve d’entendre des réflexions sur mes origines (même si, souvent, ce n’est pas malintentionné) parfois je le prends avec plus de philosophie. Le paradoxe dans tout ça, c’est que lorsque je rentre en France et qu’on m’appelle “la Canadienne” ou bien que je commence à tutoyer les gens comme si j’étais au Québec, à dire “bonjour, ça va bien ?” à la caissière du supermarché, je me sens “Autre” aussi…
pvtistes : Tu évoques les raisons de quitter la France mais aussi les raisons de rester, quelles sont les tiennes ?
Anaïs : Bonne question. Je dois dire qu’après plus de 10 ans ici, j’arrive à un tournant de ma vie et je dois me reposer ce genre de questions, ne pas rester par habitude ou par peur de retourner vivre en France. Avec ce livre, je sens que j’ai fait une boucle, que j’ai accompli certaines choses et qu’un nouveau chapitre commence. À moi de l’écrire en ayant conscience de ce qui me motive à rester.

Du coup, j’ai fui la France

pvtistes : Qu’est-ce qui t’as donné l’envie d’écrire sur ton expatriation/immigration, et surtout sur la compréhension de ce processus ?
Anaïs : Depuis toujours, l’écriture est ce qui me permet de me comprendre. Je n’écris pas pour expliquer ce que je sais mais pour comprendre ce que j’ignore. De la même façon, je n’ai pas eu envie d’écrire sur la compréhension de ce processus, mais j’ai eu besoin de comprendre ce processus, donc j’ai écrit. Je l’ai fait pour moi avant tout, mais aussi pour mes parents. J’ai pensé que ce livre leur permettrait de saisir des choses que je n’ai pas su leur dire de vive voix, mais qu’il permettrait aussi à d’autres personnes (d’autres parents peut-être) de mieux entendre ces jeunes Français qui décident de quitter la France. Je crois que ce livre peut être un pont entre les générations.
pvtistes : Tu expliques que tes proches ont dû mal à comprendre ton choix de vivre à l’étranger, ont-il fini par l’accepter ?
Anaïs : Ça, il faudrait leur demander ! Je plaisante… J’imagine que ma famille s’est fait une raison mais que l’espoir de me voir “revenir” est toujours vif.
pvtistes : La question fatidique, comptes-tu rentrer en France un jour ?
Anaïs : Je ne me vois pas finir mes jours au Québec. Je compte vivre vieille et je ne veux pas me fracturer le col du fémur en glissant sur une plaque de verglas à 87 ans (quel optimisme, n’est-ce pas ?). Blague à part, j’ai beaucoup de mal à avoir une vision à long terme, j’ai des rêves, des aspirations, mais je ne me projette qu’une année à la fois. À l’heure qu’il est par exemple, je n’ai aucune idée de ce que je ferai en janvier prochain… Ça me fait très peur, mais en même temps c’est excitant.
pvtistes : As-tu des conseils pour les futurs expatriés qui hésitent à se lancer ?
Anaïs : Ne suivez pas les conseils des gens !
pvtistes : Quels sont tes projets pour les prochains mois ?
Anaïs : J’ai eu la chance de recevoir une subvention du Conseil des arts du Canada en début d’année pour l’écriture d’un roman. Je vais travailler sur ce projet-là au moins jusqu’en décembre. Je suis également en train de préparer mon départ de ma compagnie, je souhaite me consacrer davantage à l’écriture et je ne peux plus gérer les deux en même temps. Ça me déchire le cœur, mais je crois que c’est pour le mieux, tant pour la compagnie qui a atteint une certaine notoriété au Canada et n’a plus besoin de moi, que pour moi qui ai d’autres envies.

Du coup, j’ai fui la France

Du coup, j’ai fui la France est disponible en librairie au Québec et sur le site de la maison d’édition Hashtag, également à la librairie du Québec, à Paris.

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1 Commentaire

Nicolas
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Mouais…
Ça fait vraiment problème de français du plateau…
J’ai plutôt l’impression qu’il n’y avait pas une réelle volonté de sa part de vouloir s’installer et s’intégrer au Canada, mais plutôt une envie de quitter la France.
Faudrait aussi arrêter de tout ramener à la couleur de peau, que l’on soit blanc ou noir on galère tous en arrivant ici. Pour ce qui est des non francophone je rappelle tout de même que le Québec est une province francophone, c’est normal que ça soit pas simple si on parle pas français.

Ici le vrai privilège vient du cash, pas de la couleur de peau, quand on n’a pas à travailler 40 heures semaine de nuit dans un Couche-Tard pour commencer sa nouvelle vie avec un salaire de misère (oui, c’était comme ça avant la pénurie de main d’oeuvre), mais encore une fois, on l’a choisi.

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